MYKOLA tolmachev
L’une des fidélités les plus précieuses de la galerie Da End tient à sa manière d’accompagner les artistes dans le temps long et de suivre leurs métamorphoses. Mykola Tolmachev appartient à cette histoire. Né en 1993 à Brovary, en Ukraine, il rejoint Paris en 2014 grâce à une bourse qui lui permet d’intégrer l’École nationale supérieure des Beaux Arts, avant d’entamer, dès 2016, sa première collaboration avec la galerie Da End. D’emblée, quelque chose s’impose : l’apparition d’un univers irréductible aux langages dominants d’un certain art contemporain, où la virtuosité du dessin ne relève jamais de l’exercice de style mais d’une nécessité intérieure.
Que devient l’imaginaire romantique ou mythologique lorsqu’il se confronte à une génération façonnée par les réseaux sociaux, saturée d’images contradictoires, d’intimités exposées, de désirs hypermédiatisés, de violence banalisée et, pour certains, de la proximité immédiate de la guerre ? Chez Tolmachev, un ange peut surgir dans une scène presque domestique, des corps s’effleurer dans une tension ambiguë, des figures animales et humaines fusionner dans une douceur aussi séduisante qu’inquiétante. L’étrange y apparaît sans fracas, avec une élégance presque naturelle. Une ironie subtile traverse les images, discrète mais constante, comme une manière de fissurer le sérieux du symbole ou de déplacer imperceptiblement le tragique.
La force du travail de Mykola Tolmachev tient précisément à cette coexistence des contraires. À une maîtrise technique presque déraisonnable, que l’on croirait héritée d’un autre temps, répond un univers où se mêlent une tension érotique diffuse, d’étranges frictions symboliques, une douceur troublée et une violence latente. Le raffinement du trait et l’harmonie des couleurs séduisent d’emblée avant de révéler une part plus ambiguë, parfois dérangeante, comme si derrière l’éclat des images affleurait toujours une zone d’ombre. Ici, la grâce n’apaise jamais tout à fait.
Longtemps, son œuvre s’est déployée dans une légèreté irrévérencieuse, presque insolente, peuplée de chimères mélancoliques, de figures androgynes, d’allusions érotiques et de scènes suspendues dont la poésie semblait toujours au bord de l’absurde. L’aquarelle, médium longtemps tenu pour mineur ou décoratif, y devenait le lieu d’une intensité singulière, capable de condenser désir, humour et malaise dans des formats souvent modestes mais d’une rare densité émotionnelle.
Après plusieurs années passées à Paris, Mykola Tolmachev choisit pourtant de retourner vivre en Ukraine. Lorsque la guerre éclate, il décide de rester. Depuis, un déplacement profond et perceptible s’est opéré dans son travail. La légèreté n’a pas disparu, mais paraît désormais lestée d’une gravité nouvelle. Les compositions deviennent plus tendues, les silences plus épais, les images moins aériennes. Dans les séries les plus récentes, la matière elle même s’est transformée : les couleurs se densifient, les textures s’épaississent, l’aquarelle abandonne une part de sa transparence lumineuse au profit d’une présence plus incarnée, plus terrestre, comme si le poids du réel venait lentement altérer le rêve.
En 2024, le Musée Maillol de Banyuls-sur-Mer lui consacre Le désir du Dessin, première rétrospective muséale réunissant près de soixante œuvres couvrant une décennie de création. Cette reconnaissance institutionnelle vient consacrer un parcours demeuré farouchement singulier, fidèle à une conviction rare : la technique, aussi éblouissante soit elle, n’a de sens que lorsqu’elle demeure au service d’une idée, d’une émotion ou d’une énigme.
Le travail de Mykola Tolmachev continue ainsi d’ouvrir un espace de contradictions fertiles, où le désir demeure inséparable de la mélancolie, la délicatesse du trouble et la poésie d’une obscure lucidité sur notre époque.
One of Galerie Da End’s most precious commitments lies in its long term relationship with artists and in its ability to accompany the transformations of their practice over time. Mykola Tolmachev belongs to this story. Born in 1993 in Brovary, Ukraine, he arrived in Paris in 2014 through a scholarship that enabled him to enter the École nationale supérieure des Beaux Arts, before beginning, in 2016, his first collaboration with Galerie Da End. From the outset, something became immediately apparent: the emergence of a universe irreducible to the dominant languages of a certain contemporary art, where virtuosity in drawing never amounts to a mere display of technical skill, but rather to an inner necessity.
What becomes of romantic or mythological imagination when confronted with a generation shaped by social media, saturated with contradictory images, exposed intimacies, hyper mediated desire, banalised violence and, for some, the immediate proximity of war? In Tolmachev’s work, an angel may suddenly appear within an almost domestic scene, bodies brush against one another in ambiguous tension, animal and human figures merge in a tenderness at once seductive and unsettling. The strange emerges quietly, with an almost effortless elegance. A subtle irony runs through the images, discreet yet constant, gently fissuring the solemnity of symbols or imperceptibly displacing tragedy.
The strength of Mykola Tolmachev’s work lies precisely in this coexistence of opposites. A nearly unreasonable technical mastery, seemingly inherited from another age, meets a universe where diffuse erotic tension, strange symbolic frictions, troubled tenderness and latent violence intermingle. The refinement of line and harmony of colour seduce at first glance, only to reveal something more ambiguous, at times unsettling, as though beneath the radiance of the images a shadowed undercurrent were always surfacing. Here, grace never entirely soothes.
For a long time, his work unfolded through an irreverent, almost insolent lightness, populated by melancholic chimeras, androgynous figures, erotic allusions and suspended scenes whose poetry seemed perpetually on the verge of absurdity. Watercolour, a medium long regarded as minor or decorative, became the site of a singular intensity, capable of condensing desire, humour and unease within often modest formats of rare emotional density.
After several years in Paris, Mykola Tolmachev nevertheless chose to return to Ukraine. When war broke out, he decided to remain. Since then, a profound and perceptible shift has taken place in his work. Lightness has not disappeared, yet now seems weighted by a new gravity. Compositions grow more tense, silences thicker, images less aerial. In the most recent series, materiality itself has changed: colours deepen, textures thicken, watercolour relinquishes part of its luminous transparency in favour of a more embodied, more grounded presence, as though the weight of reality were slowly beginning to alter the dream.
In 2024, the Musée Maillol in Banyuls-sur-Mer devoted Le désir du dessin (The Desire of Drawing) to the artist, his first museum retrospective, bringing together nearly sixty works spanning a decade of creation. This institutional recognition confirms a path that has remained fiercely singular, faithful to a rare conviction: technique, however dazzling, only finds meaning when placed in the service of an idea, an emotion or an enigma.
Mykola Tolmachev’s work thus continues to open a fertile space of contradictions, where desire remains inseparable from melancholy, delicacy from unease, and poetry from a dark lucidity about our times.